À propos

Je m’appelle Henri. Je suis né en 94… pas 1994, mais 1894.

Ceux qui se rappellent de la conscription auront vite fait le rapprochement : 1894, donc la « classe 14 », donc la mobilisation.

Oui, j’en étais. Un parmi les plus de 8 millions d’hommes qui ont participé à cettHenri Lammin 1914e effroyable boucherie qu’on appellera injustement la Grande Guerre. Je le savais bien, déjà enfant, qu’il faudrait se battre. J’entendais mon grand-père en parler, ce cher Papa Gustave, lui qui avait connu 1870, l’amputation de l’Alsace-Lorraine et l’humiliation. Plusieurs fois déjà s’était présentée l’occasion de venger celle-ci, et les pacifistes s’usaient peu à peu face à l’escalade des provocations. Mais moi qui suis né en pleine Belle Epoque, je ne pouvais qu’espérer qu’elle continue. Je m’étais même complètement investi dans celle-ci : bon élève et fils unique, mes parents avaient fondé en moi l’espoir d’incarner l’un de ces nouveaux bâtisseurs. En entrant à l’Institut Industriel du Nord, je me promettais à cette carrière respectée de l’ingénieur, je contribuerais à fabriquer de nouvelles machines, à extraire du charbon, à faire rouler de nouvelles voitures, pourquoi pas voler ?

Et patatras !! Alors que je terminais honorablement ma seconde année en division Génie Civil à Lille, tout a basculé. L’attentat de Sarajevo ressemblait étrangement à l’étincelle qui allume une mèche conduisant tout droit vers l’explosion. Durant cet été que je passais, comme toujours, près d’Argentan, dans la maison familiale auprès de mes parents et de mon grand-père, la tension n’a cessé de monter. Je voyais Maman s’inquiéter chaque jour un peu plus de devoir me laisser partir, et Papa Gustave se frotter les mains et m’encourager : « C’est toi qui me vengera ! ».

L’asJaures assassinésassinat de Jean Jaurès a achevé de nous désoler et de rendre inéluctable l’entrée en guerre, comme si le dernier rempart pour la paix s’effondrait sous le poids d’un horrible destin. Finie la Belle Epoque !! Lorsque l’ordre de mobilisation a sonné, j’ai vu les larmes sur les joues de ma mère, l’inquiétude que retenait mon père pour ne pas rajouter à la peur, et se convaincre lui-même de la gloire qu’il y avait à lever les fusils face à l’agression boche.

Lorsque j’emmenais mon sac pour partir au centre d’instruction où j’avais été appelé, à Toul, maman m’a fait promettre de lui écrire souvent. Elle n’avait pas besoin d’exiger beaucoup, je souhaitais moi aussi garder ce lien alors que je m’avançais vers l’inconnu. A la différence de beaucoup, voyager ne me pesait pas. Et j’espérais seulement que tout se règlerait avant que ma période d’instruction militaire ne se termine, pour que je puisse reprendre et terminer rapidement mes études.

La suite devait être très différente. Plus de quatre années passeront, à voir tant d’horreur et de désolation, que le reste de ma vie ne suffirait pas à les effacer de ma mémoire. J’ai eu la chance de m’en sortir, plus de chance que beaucoup de mes camarades. Et j’ai tenu ma promesse. Dès que je le pouvais, j’écrivais à mes parents. Les rassurer me rassurait moi-même. Chaque envoi devenait comme une victoire sur le temps.

Durant ce temps, plus de trois cents lettres ont permis d’atténuer la crainte d’une mère impuissante à protéger sonrevue miroir enfant. Ces lettres, elle les a religieusement gardées, les accompagnant de la revue hebdomadaire LE MIROIR, qui transmettait les images de batailles proches ou éloignées. Elles ont traversé le temps en dormant au fond d’une armoire. Elles ressortent maintenant pour s’ajouter aux multiples témoignages des soldats qui ont vécu, comme moi, ces temps de profonde tristesse.

Je n’ai jamais pu en reparler moi-même. J’ai tout gardé pour moi, tant que je vivais, il ne valait rien de réveiller la douleur endurée. Les traces physiques suffisaient. Mais, cent ans plus tard, alors que tous les témoins m’ont maintenant rejoint, il est bon, pour la mémoire et l’avenir, de rappeler ce qu’ont vécu toutes les familles des soldats de la Grande Guerre. Quatre ans, c’est long, vous allez donc découvrir, au rythme où je les ai vécues moi-même, ces terribles journées.

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